:: Lutte Ouvrière dans le mouvement trotskyste (1983)

Ce texte de LO n'est pas tout jeune puisqu'il y est encore question du PCI et de la LCR qui ont aujourd'hui disparu (le premier s'est transformé en MPPT, puis en PT et aujourd'hui en POI, la seconde en NPA). Mais ce texte, me semble-t-il, apporte les éléments qui, précisément, permettent de comprendre cette évolution du mouvement trotskiste...


Lutte Ouvrière dans le mouvement trotskyste (par LO, 1983)

[en version Word, ici]

Il y a en France aujourd'hui trois organisations trotskystes d'envergure sensiblement égale, Lutte Ouvrière, la Ligue Communiste Révolutionnaire et le Parti Communiste Internationaliste. Il y a aussi plusieurs autres groupes de moindre taille. Cette situation ne donne pas seulement prise aux sarcasmes de nos adversaires qui veulent y voir la preuve de l'incapacité congénitale du trotskysme et peuvent aujourd'hui comme hier répéter la vieille plaisanterie : “Dès qu'il y a trois trotskystes il y a au moins deux partis”. Elle désole aussi tous ceux qui regardent avec sympathie vers les idées révolutionnaires et sans aucun doute les militants des différents groupes, à moins qu'ils ne soient caparaçonnés dans le sectarisme. Tous ceux-là ne peuvent s'empêcher d'imaginer qu'une organisation qui associerait les forces de tous ces groupes, ou même simplement des principaux d'entre eux, en ferait déjà un parti dont les interventions pourraient compter dans la vie politique du pays.

La question de l'unité est d'autant plus posée que ces dernières années, si la direction du PCI a cultivé l'isolement par rapport aux autres organisations trotskystes, sans doute pour être plus à l'aise pour tenter de complaire au Parti Socialiste ou à certaines bureaucraties syndicales, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire par contre se sont présentées aux élections en commun à plusieurs reprises.

Si Lutte Ouvrière et la LCR peuvent se présenter ensemble aux élections, pourquoi ne pourraient-elles pas faire bien d'autres choses ensemble, pourquoi ne pourraient-elles pas faire une seule organisation ? Sinon, qu'est-ce qui les en empêche ? Qu'est-ce qui justifie leur séparation ? Il est vrai que la création et le maintien d'un groupe distinct doivent être justifiés par des différences décisives qui empêchent de coexister à l'intérieur d'une même organisation. Trop de scissions, à nos yeux, n'ont certainement pas eu cette justification. Il est grave de contribuer encore à l'émiettement d'un mouvement trotskyste déjà si dispersé, en France comme dans le monde, ou de l'entretenir. Alors puisque Lutte Ouvrière est trotskyste -et elle le revendique et l'a toujours revendiqué- pourquoi l'est-elle à part ?

UN MOUVEMENT TROTSKYSTE…

Si nous nous réclamons aujourd'hui en 1983 du programme trotskyste, c'est parce qu'il s'agit du programme tiré des expériences réelles du mouvement ouvrier révolutionnaire ; parce que le trotskysme est tout simplement le faisceau des conclusions tirées de la révolution russe puis de la dégénérescence de l'Etat soviétique en un monstrueux appareil bureaucratique et totalitaire, mais aussi des échecs des mouvements prolétariens en Chine, en Allemagne ou en Espagne dans les années vingt et trente. Depuis, le monde certes a bien changé, ce qui pose maints problèmes à qui veut le comprendre, l'expliquer et le transformer, mais le mouvement ouvrier révolutionnaire, lui, a stagné et est resté silencieux. Nulle part la classe ouvrière n'est intervenue, indépendamment, en tant que classe, dans des évènements politiques décisifs, et encore moins pour y réclamer le pouvoir politique pour elle-même afin de transformer la société et la mettre sur la voie du socialisme.

A ceux pour qui le marxisme demeure la philosophie et l'explication de notre société et de notre époque, pour qui donc le prolétariat est la classe, la seule classe, qui par sa place dans la société et ses rapports tant avec les autres classes qu'avec la production, peut transformer le monde dans un sens socialiste, force donc est, encore aujourd'hui, en 1983, de partir du programme trotskyste, condensé des dernières expériences vivantes du prolétariat révolutionnaire.

Autrement d'ailleurs quel choix avons-nous ? Il y a eu depuis un certain nombre de théories ultra-gauches. Elles se caractérisent toutes par le fait d'avoir été élaborées par quelques têtes, quelquefois éminentes, mais sans relation avec l'expérience du mouvement ouvrier réel. Que peuvent valoir les élucubrations en cabinet, même de penseurs brillants et de valeur, sans lien aucun avec un mouvement social et politique réel, quand il s'agit de révolution et de socialisme ? Il y a eu aussi depuis différentes théories tiers-mondistes. Il s'agissait toujours d'une tentative de théorisation de l'expérience, révolutionnaire ou non, d'autres classes ou couches sociales que le prolétariat : les différentes variétés de la petite-bourgeoisie, notamment la paysannerie, des pays sousdéveloppés. On peut remarquer d'ailleurs qu'aujourd'hui les courants qui s'en réclamaient ont perdu bien de la vigueur. Le principal d'entre eux, le maoïsme, après avoir connu une flambée dans les années soixante et au début des années soixante-dix, est retombé, disloqué et liquidé bien plus par ses propres contradictions que par des difficultés objectives, et par la découverte, avant même la mort de Mao lui-même, que le maoïsme, le vrai, n'était rien d'autre que la défense des intérêts nationalistes de l'Etat chinois.

Quant aux courants ultra-gauches qui n'ont jamais atteint, et de loin, au moins à l'échelle internationale, même la faible importance du mouvement trotskyste, la plupart de leurs théoriciens ont fini par dériver à droite, jusqu'au réformisme dans le meilleur des cas, comme Shachtman aux Etats-Unis, encore bien plus loin parfois. Castoriadis nous en a offert un dernier exemple récemment en France. C'est une façon après tout de prouver dans la pratique que leurs théories étaient suspendues dans le vide.

…MAIS PAS DE PARTI OUVRIER RÉVOLUTIONNAIRE

Face aux autres courants qui se sont réclamés à un moment ou à un autre du socialisme et de la révolution, le courant trotskyste peut exciper de sa continuité et de son maintien à l'échelle internationale. Il n'en demeure pas moins qu'il reste faible. Il est vrai qu'il y a dans la plupart des pays du monde des militants qui se réclament du trotskysme. Mais il n'y a dans aucun pays de véritable parti, au sens d'une organisation qui aurait une réelle influence sur au moins une partie notable du prolétariat. Et du coup il n'y a pas non plus de véritable internationale. Les différents organismes internationaux qui, implicitement ou explicitement, ont cette prétention, y compris le plus important d'entre eux, le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, qui dit regrouper dans ses rangs la majorité des groupes trotskystes de par le monde (nous n'avons pas Vérifié les comptes), n'ayant ni l'influence ni le bilan qui pourrait la justifier.

Il y a bien sûr, des causes objectives à cette faiblesse. C'est vrai que le mouvement trotskyste a été, à ses débuts surtout, victime d'une violente répression. Celle-ci lui a coûté une partie de ses cadres les mieux trempés dans la lutte révolutionnaire et surtout Trotsky lui-même, son dirigeant de stature mondiale, qui incarnait en quelque sorte l'expérience de la révolution russe. Certaines des sections de la Quatrième Internationale naissante, parmi les plus importantes soit par l'expérience révolutionnaire soit par l'influence qu'elles avaient acquises déjà dans les masses prolétariennes ou opprimées, ont pratiquement été complètement liquidées par cette répression. Ainsi disparurent à la fin des années trente les trotskystes d'URSS dans les camps staliniens, c'est-à-dire l'essentiel des cadres révolutionnaires qui auraient pu créer la nouvelle internationale. Ainsi disparut aussi, par exemple, à la fin de la seconde guerre mondiale, le parti trotskyste indochinois qui avait acquis une réelle audience sur une partie des ouvriers vietnamiens.

L'autre cause essentielle de la faiblesse du mouvement trotskyste est le fait que nulle part depuis quarante ans il n'y a eu de mouvement révolutionnaire dans la classe ouvrière. A cela on peut trouver diverses raisons : le triomphe du stalinisme dans le mouvement communiste qui, joint aux défaites du mouvement ouvrier révolutionnaire qui de la Chine à l'Espagne en passant par l'Allemagne ont précédé la seconde guerre mondiale, a certainement été un facteur essentiel dans cette longue stagnation ; la prospérité relative du monde impérialiste qu'ont connue les grands pays impérialistes durant les trois décennies qui ont suivi cette seconde guerre mondiale a joué également son rôle. Quand la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire, il est certainement difficile de construire des partis ouvriers révolutionnaires. Mais, si leur absence est due, au moins en partie, à une situation non révolutionnaire, elle est aussi l'une des causes qui expliquent qu'aucune lutte de la classe ouvrière n'ait pris la voie révolutionnaire.

Et nous en arrivons au problème essentiel qui demeure celui du mouvement trotskyste : comment créer un parti ouvrier révolutionnaire, par quelle voie, par quels moyens ? Comment le créer dans une période où la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire ? Ou, au moins, comment créer et maintenir une organisation qui par sa politique comme ses liens effectifs avec la classe ouvrière soit en position de jouer un rôle au sein de celle-ci, d'intervenir dans les luttes politiques ou sociales actuelles du prolétariat ? Et par là de conserver toutes les chances pour que le parti ouvrier révolutionnaire surgisse, s'il n'existe pas avant, lorsque se présentera une nouvelle situation révolutionnaire.

C'est à ce problème qui demeure posé à tout le mouvement trotskyste que Lutte Ouvrière propose une réponse différente, pensons-nous, de celle fournie par toutes les autres tendances, quelles que soient leurs différences entre elles par ailleurs. C'est donc en fait, même si cela pouvait apparaître à première vue contradictoire, parce qu'elle est trotskyste que Lutte Ouvrière existe à côté et indépendamment du reste du mouvement trotskyste.

LUTTE OUVRIÈRE: UN CHOIX VOLONTARISTE VERS LA CLASSE OUVRIÈRE

L'orientation prise par Lutte Ouvrière l'a été en fonction de la situation du mouvement révolutionnaire comme de celle du mouvement ouvrier. Celui-ci était partout sous l'influence quasi absolue des réformistes, sociaux-démocrates ou staliniens suivant les endroits et les pays, et les groupes trotskystes étaient également partout très faibles numériquement, sans influence ne serait-ce que sur une partie de la classe ouvrière, généralement composés en grande majorité d'intellectuels et de petits-bourgeois. C'est en partant de cette constatation qu'une poignée de militants venant du petit groupe de l'Union Communiste des années quarante, fonda en 1956 Voix Ouvrière (organisation dissoute par le gouvernement en 1968, dont est issue Lutte Ouvrière).

Notre choix est d'abord un choix de classe : le prolétariat. Mais à une époque où c'est la petite-bourgeoisie intellectuelle qui tient le devant de la scène en matière de radicalisme et où le mouvement ouvrier est tout entier réduit aux organisations réformistes, c'est aussi un choix volontariste qui implique le refus de militer en priorité vers les milieux qui pouvaient sembler -et qui le sont pour tant d'autres- a priori privilégiés pour ce faire.

Parce que Voix Ouvrière était un tout petit groupe, elle estimait qu'il fallait consacrer toutes ses forces à s'implanter dans la classe ouvrière et uniquement à cela. Parce que le mouvement ouvrier tout entier, et notamment les organisations syndicales, étaient sous le contrôle des bureaucraties réformistes, elle estimait que l'organisation révolutionnaire ne pouvait se contenter d'une activité au sein et en direction de l'étroit milieu du mouvement ouvrier organisé, les syndicats et partis politiques ouvriers. Elle devait au contraire exister et apparaître ouvertement au milieu de l'ensemble des travailleurs du rang, organisés ou non, politisés ou non.

Le travail au sein ou en direction des appareils politiques ou syndicaux traditionnels, ou en direction de leurs militants, doit être subordonné au travail dans la masse de la classe ouvrière. Les révolutionnaires ne doivent certes pas renoncer à convaincre et à gagner ces militants. Au contraire, il y a de grandes chances pour qu'il n'y ait de parti ouvrier révolutionnaire que lorsqu'une fraction d'entre eux aura été détachée de leurs directions réformistes. Mais le seul moyen pour parvenir à ce but est d'abord de démontrer que le courant révolutionnaire peut vivre et exister dans la classe ouvrière, qu'il a une politique pour celle-ci, qu'il a une réponse révolutionnaire différente de celle des réformistes et plus efficace aux différents problèmes, petits ou grands des travailleurs, et ceci même lorsque la situation n'est pas révolutionnaire.

C'était cette orientation qu'avait adoptée déjà, pendant les années de la guerre et celles qui suivirent, le groupe de l'Union Communiste, alors bien plus petit que le PCI, section française de la Quatrième Internationale, mais qui fut quand même en mesure d'assurer la direction de la grève des usines Renault en avril et mai 1947, grève qui devait servir de prétexte à expulser le Parti Communiste Français du gouvernement.

C'est cette orientation qui amena Voix Ouvrière dans la deuxième partie des années cinquante à commencer la publication de bulletins d'entreprise dans quelques unes des grandes entreprises du pays, bulletins qui s'adressaient à l'ensemble des travailleurs et pas seulement à la minorité syndicaliste ou politique. Ces bulletins étaient peu nombreux mais ils marquaient la volonté d'orienter le travail des révolutionnaires vers l'ensemble de la classe ouvrière. A l'époque d'ailleurs parce que cette activité amenait les révolutionnaires qui l'avaient entreprise à se heurter, y compris physiquement, aux portes des usines avec les militants de la CGT et du PCF, elle fut quelquefois jugée provocatrice par certains dirigeants du mouvement trotskyste, qui indiquaient ainsi qu'ils estimaient préférable que le mouvement révolutionnaire disparaisse des entreprises, plutôt que d'avoir à combattre les bureaucraties ouvrières.

La stratégie choisie est, répétons-le, dans la logique de la situation et du mouvement révolutionnaire et de la classe ouvrière. Si le but est bien de construire un parti ouvrier révolutionnaire, et rien d'autre, il s'agit de le construire dans la classe ouvrière et nulle part ailleurs. Il ne pourra être construit dans aucun autre milieu, même un milieu en grande partie ouvrier mais tout de même séparé du gros de la classe ouvrière par des intérêts distincts de bureaucratie, comme le milieu syndicaliste. Et puisque les révolutionnaires sont peu nombreux ils ne peuvent pas s'atteler à d'autres tâches que celle de faire exister l'organisation révolutionnaire dans la classe ouvrière. C'est là qu'ils doivent militer, influencer, convaincre et recruter en priorité. Militer en direction d'un autre milieu, quand le mouvement est faible, amène immanquablement d'une part à se détourner de la tâche primordiale et d'autre part à construire une organisation qui n'est ouvrière révolutionnaire qu'en parole, au mieux, puisque sa base sociale se trouve être autre chose que la classe ouvrière elle-même.

… ET LE REFUS DE CONSTRUIRE UNE ORGANISATION DANS UN AUTRE MILIEU

Cette orientation, ce choix fondamental, impliquent à chaque moment et à chaque situation d'autres choix qui en découlent, et pour les faire l'application de la même méthode rigoureuse, logique et volontariste.

Depuis longtemps, les idées du socialisme révolutionnaire trouvent davantage d'écho dans le milieu de la petite-bourgeoisie intellectuelle et il y est plus facile pour les révolutionnaires d'y exister, d'y recruter, d'y défendre ouvertement les idées révolutionnaires, d'y avoir même un impact dans les événements immédiats. Mais ces possibilités mêmes recèlent un danger justement : celui de tourner l'organisation révolutionnaire vers ce milieu et d'amener ainsi sa Politique à se faire en fonction des préoccupations et des problèmes de ce milieu. Elle court alors le risque, qu'elle le veuille ou non, de se faire très vite le reflet sinon le porte-parole politique d'un milieu petit-bourgeois, et à plus ou moins long terme, d'être incapable de jouer son rôle de représentant du prolétariat révolutionnaire pour la simple raison qu'elle se trouve coupée du prolétariat tout court.

Cela ne signifie certes pas que l'organisation révolutionnaire doit cesser de recruter dans les milieux étudiants ou intellectuels. Cela ne signifie pas que les militants étudiants doivent se couper totalement de leur milieu au point de se refuser d'y recruter les femmes, et les hommes qui seraient susceptibles de devenir révolutionnaires. Cela signifie que même les militants étudiants, comme tous les militants petits-bourgeois en général, doivent consacrer l'essentiel de leur énergie et de leur activité en direction de la classe ouvrière.

Dans leur propre milieu social, le recrutement peut se continuer sans de trop gros efforts, et de même la défense ouverte des idées révolutionnaires. Mais c'est une raison supplémentaire pour consacrer le plus d'efforts pour recruter et défendre les idées révolutionnaires dans le milieu ouvrier. Cette attitude volontariste ne correspond pas seulement à la logique puisque c'est bien le recrutement d'ouvriers révolutionnaires et l'influence des idées révolutionnaires dans le prolétariat qui seront décisifs pour qu'il y ait un jour un parti ouvrier révolutionnaire. Elle est aussi, et peut-être surtout, nécessaire pour maintenir, dans cette période, l'axe d'une petite organisation, c'est-à-dire ses préoccupations toutes entières et sa politique, en direction du prolétariat. On peut noter d'ailleurs que Trotsky lui-même dans les dernières années de sa vie avait bien conscience de ce qui était déjà un problème, quand il écrivait en 1939 au Socialist Workers Party des Etats-Unis : “Je continue à penser que vous avez beaucoup trop de petits-bourgeois, garçons ou filles qui sont très bien et très dévoués au parti, mais qui ne réalisent pas pleinement que leur devoir n'est pas de discuter entre eux, mais de pénétrer dans le milieu frais des ouvriers. Je réitère ma proposition : tout membre petit­bourgeois qui durant un certain temps, disons trois ou six mois n'aura pas amené un ouvrier au Parti sera remis au rang de stagiaire et après trois autres mois sera exclu du parti. Dans certains cas cela sera peut-être injuste, mais le parti dans son ensemble en recevra un choc salutaire dont il a grand besoin. Un changement absolument radical est nécessaire.” (cité dans “Défense du Marxisme”, “D'une égratignure au danger de gangrène”).

Ainsi dans les années soixante dans les milieux de la jeunesse étudiante il y avait beaucoup de gens qui étaient prêts à se réclamer des idées du socialisme révolutionnaire, enthousiasmés par les révoltes du Tiers­Monde. Voix Ouvrière se refusa à tenter de construire une organisation dans ce milieu en recrutant sur la base du soutien à ces révoltes. Cette activité permettait peut-être de recruter davantage dans le milieu étudiant, d'y être en tout cas plus connu et plus apprécié. Les Jeunesses Communistes Révolutionnaires le montrèrent en 1968. Mais cela ne permettait pas d'avancer plus vite dans la construction du parti ouvrier révolutionnaire, la Ligue Communiste que formèrent ensuite les J.C.R., fit aussi la preuve de cela après 1968.

L'AUTRE VOIE, EN DIRECTION D'UNE SOI-DISANT AVANT-GARDE POLITISES…

Le reste du mouvement trotskyste a pris une autre orientation. Et quelles que soient les tendances, autant que nous les connaissions, et quelles que soient les divergences qu'elles peuvent avoir entre elles par ailleurs, fondamentalement cette orientation est la même. Certes, toutes ces organisations ont toujours pour but la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire dans leur pays et d'une internationale à travers le monde. C'est en cela qu'elles demeurent trotskystes. Et c'est en cela que nous avons un terrain commun avec elles, puisque nous partageons le même but. Mais pour ce faire elles ont emprunté une direction inverse de celle de Lutte Ouvrière qui a choisi d'être là où est la classe ouvrière, qu'elle soit dans son ensemble et dans l'immédiat politiquement active ou non, ou politiquement consciente ou non.

Toutes les organisations trotskystes continuent bien sûr à parler de classe ouvrière et affirment qu'elles militent dans sa direction. Mais pour la plupart d'entre elles, dans les faits, il n'y a de prolétaires, d'exploités ou d'opprimés que dans les organisations ou les mouvements qui se réclament du combat contre l'oppression et l'exploitation. Dans les faits, ce sont les seuls qu'elles prennent vraiment en considération. Au fond, pour elles, la classe ouvrière se confond avec les organisations politiques et syndicales de la gauche. C'est à partir des seuls membres et militants de ces organisations, sous le prétexte qu'ils font montre d'une conscience politique qui fait défaut -mais il s'agit d'une conscience politique réformiste - au reste de la classe ouvrière que l'on pourra construire le parti révolutionnaire. Et du coup leur politique est d'essayer d'influer sur ces organisations ou ces militants, de tenter de les pousser plus à gauche, et plus généralement d'être d'abord et avant tout là où ils sont et dans les activités qu'ils mènent, que ces activités soient ou non sur les terrains spécifiques de la classe ouvrière.

Et ce choix ne pouvait pas manquer d'avoir toute une série de conséquences. La première conséquence est liée au fait qu'une organisation faible ne peut être partout et qu'il lui faut choisir où investir ses forces, même quand elle prétend le contraire. Quand Lénine demandait aux sociaux-démocrates russes d'aller militer dans toutes les couches et classes de la société, ce que l'on a souvent opposé à Lutte Ouvrière pour condamner sa politique qualifiée d'ouvriériste, il s'adressait à un parti de milliers et même de dizaines de milliers de membres, avec des sympathies encore plus nombreuses, ayant une influence incontestée sur la classe ouvrière, pas à un petit groupe de révolutionnaires isolés. Du coup, en France par exemple, pendant longtemps, on a pu trouver des militants trotskystes un peu partout, dans les syndicats sociaux­démocrates ou staliniens (bien plus dans les premiers que dans les seconds d'ailleurs où il est difficile mais pourtant plus important pour les révolutionnaires de militer), dans les différents partis de gauche, dans les innombrables comités de toute sorte que la gauche suscite à foison pour toutes sortes de causes. Le seul terrain où le trotskysme n'apparaissait jamais en tant que tel était celui de l'ensemble de la classe ouvrière, le seul milieu où l'on n'essayait pas de gagner de l'influence était celui des travailleurs du rang. Pendant des années les seuls tracts révolutionnaires et trotskystes diffusés régulièrement dans les usines furent ceux de Lutte Ouvrière. Et aujourd'hui encore la seule presse trotskyste régulière s'adressant à l'ensemble des travailleurs, dans quelques centaines d'usines, est celle de Lutte Ouvrière et non celle de la LCR ou du PCI.

La deuxième conséquence est tout aussi logique et naturelle dans une période où la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire. Parce que c'est dans certains milieux ou certaines couches de la petite bourgeoisie que la vie politique est la plus active que la gauche recrute, que même les idées socialistes révolutionnaires ont le plus d'échos et qu'il est le plus facile d'y avoir une influence et d'y recruter des révolutionnaires, c'est vers ces milieux que les militants trotskystes vont orienter leurs efforts. Et généralement des succès même limités, mais pour un petit groupe il suffit d'un petit succès, entraînent une propension à continuer à militer sur le même terrain et dans la même voie. C'est ainsi que peuvent grandir des organisations, qui sans doute continuent à se réclamer de la révolution prolétarienne, mais sont en fait des organisations composées de petits­bourgeois, militant dans un milieu petit-bourgeois et dont la politique vise à influencer ce milieu.

Ces organisations peuvent prendre conscience de la nécessité de se tourner vers la classe ouvrière. Elles peuvent aussi finir par avoir dans leurs rangs un nombre relativement important de travailleurs : les étudiants, par exemple, finissent par entrer dans la vie active et pour un bon nombre aujourd'hui, comme simples employés ou même ouvriers. Mais alors, tout naturellement dans le droit fil de leur orientation précédente, quand elles parlent de militer dans la classe ouvrière les organisations parlent généralement uniquement de militer dans les syndicats et en direction des syndicalistes. Ce travail ouvrier est un travail uniquement en milieu syndical, c'est-à-dire une toute petite couche de la classe ouvrière, politiquement importante sans doute mais aussi aux intérêts souvent bien distincts du reste des travailleurs. Et les succès là aussi -il peut y en avoir bien sûr- amènent ces organisations parce qu'elles gagnent de l'influence et des gens dans ce milieu, à ne s'adresser qu'à lui, à ne mener leur politique qu'en fonction de sa politique. C'est souvent le cas aujourd'hui de la LCR vis-à-vis de la CFDT, comme celui du PCI vis-à-vis de FO ou de la FEN.

… QUI MÈNE A L'OPPORTUNISME ET AU SUIVISME

La troisième conséquence enfin, et elle vient tout aussi naturellement et logiquement, c'est une politique systématiquement opportuniste et suiviste vis-à-vis des mouvements staliniens, réformistes ou nationalistes radicaux et ce à l'échelle non seulement nationale mais internationale. Le premier pas était de sauter systématiquement dans le mouvement qui semblait avoir le vent en poupe ou de se placer dans son sillage pour tenter d'y acquérir des gens et de l'influence, sinon le pousser dans une direction révolutionnaire, sans trop se préoccuper de sa nature de classe. Le second pas fut de présenter ce mouvement comme révolutionnaire socialiste prolétarien ou en passe de le devenir même lorsqu'il s'agissait de mouvements petits-bourgeois ou de mouvements nationalistes.

C'est ainsi que le Secrétariat International de la Quatrième Internationale, qui devint le Secrétariat Unifié en 1963, tenta d'accrocher son wagon à Tito, présenté comme un vrai communiste révolutionnaire parce qu'il s'opposait à Staline, alors qu'il n'était que le représentant du nationalisme yougoslave défendant les prérogatives de l'Etat national dont l'indépendance était menacée par l'URSS ; puis à Mao, présenté à son tour comme un vrai communiste révolutionnaire mais cette fois parce qu'il se réclamait ouvertement de ses liens avec le “communisme” de Staline alors qu'il n'était lui aussi qu'un représentant radical du nationalisme chinois.

Plus tard de très nombreux mouvements nationalistes du Tiers­Monde et leurs leaders furent, tour à tour ou en même temps, présentés comme des mouvements révolutionnaires socialistes et prolétariens ou sur la voie de l'être. Ce fut le cas avec le FLN algérien, Michel Pablo alors le leader le plus en vue du S.I., allant jusqu'à accepter la place de conseiller auprès de Ben Bella, le premier dictateur du nouvel Etat algérien. Ce fut aussi le cas avec Fidel Castro et Che Guevara, les sections latino­américaines du S.U. se disant ouvertement castristes et guévaristes et prônant en conséquence pendant des années une politique de guérilla appuyée essentiellement sur les paysans. Ce le fut encore avec le FNL vietnamien et Ho Chi Minh. Les camarades du S.U. nous pardonneront d'en omettre.

Le “pablisme”, du nom de Michel Pablo, qui en vint bien vite à soutenir que les partis sociaux-démocrates ou staliniens pouvaient être en certaines circonstances révolutionnaires, et à inviter donc les trotskystes à se fondre en leur sein, avant de dire et de faire la même chose pour les mouvements nationalistes du Tiers-Monde, fut la théorisation extrême de cette politique opportuniste et suiviste. Mais celle-ci ne fut ni le fait ni la faute du seul Pablo. La preuve, c'est que, avant comme après sa rupture d'avec Pablo, le S.U. eut exactement la même politique envers Castro ou Ho Chi Minh. Aujourd'hui les mouvements nationalistes sont quelque peu retombés dans le Tiers-Monde et Castro comme Ho Chi Minh ont eu tout loisir de montrer qu'ils n'étaient nullement des communistes révolutionnaires mais simplement des nationalistes. Pourtant, encore une fois, sans tenir compte des leçons passées, c'est au tour des sandinistes nicaraguayens d'être présentés comme des révolutionnaires en marche sur la voie du socialisme, en rupture avec la bourgeoisie et l'impérialisme, et donc prolétariens ou bien près de le devenir. Suivant qu'il s'agit de la presse américaine ou européenne du S.U., il y a certes des nuances dans l'appréciation du degré de transformation des sandinistes en communistes révolutionnaires, mais sur la réalité de ce processus elles tombent en accord.

Toute cette politique ne pouvait avoir qu'un résultat. Sur le plan politique ce fut une confusion extrême puisque dans le même temps on défendait l'internationalisme mais on présentait des nationalistes comme les vrais communistes du jour, on continuait à soutenir l'idée que la classe ouvrière est la seule classe révolutionnaire mais on affirmait aussi que des mouvements complètement petits-bourgeois étaient les guides du mouvement révolutionnaire mondial de notre époque, et pour couronner le tout on cherchait à prouver que ces mouvements étaient, contrairement à toutes les apparences, de nature prolétarienne.

Notons-le en passant : cette confusion politique n'est certainement pas pour rien dans l'émiettement du mouvement trotskyste. N'est-il pas symptomatique qu'un certain nombre de scissions se soient faites non sur l'activité du mouvement trotskyste elle-même, mais sur le jugement et l'analyse qu'il convenait de porter sur la nature de tel ou tel mouvement nationaliste et sur la mesure du soutien qu'il convenait de lui accorder ?

Et sur le plan de l'activité pratique en tout cas cela a conforté le mouvement trotskyste dans une attitude qui aboutit à tourner le dos à la classe ouvrière. Puisque la révolution était le fait de la paysannerie ici, d'autres couches de la petite bourgeoisie là, mais du prolétariat nulle part, pourquoi s'appliquer à une politique en direction de celui-ci où que ce soit ? Du coup on continuait à lui tourner le dos dans les pays capitalistes industrialisés comme dans les pays sous-développés.

Nous nous attardons ici sur la politique du S.U. Après tout, à tout seigneur tout honneur, et puisqu'il se dit le regroupement international le plus important, il est aussi le plus représentatif de cette tendance à l'opportunisme et au suivisme. Mais il est vrai que les autres tendances menèrent des politiques similaires même lorsqu'elles semblaient opposées.

Ainsi quand, en France, la section du S.I. apporta son soutien politique total au FLN algérien, le groupe autour de “La Vérité” ancêtre du PCI actuel, qui s'était séparé d'elle parce qu'il refusait le “pablisme” a apporté, lui, son soutien politique total à un autre groupe algérien, le MNA de Messali Hadj, simplement rival du FLN mais tout aussi nationaliste.

Ainsi encore, quand le PRT-ERP, que le S.U. reconnaissait alors comme sa section argentine bien, qu'il se réclamât autant et même davantage de Fidel Castro, Che Guevara, Mao Tsé Toung et même Kim Il Sung que de Trotsky, s'engagea dans une politique de guerilla à l'imitation de groupes péronistes inspirés eux aussi par le castrisme, d'autres groupes trotskystes qui s'opposaient au premier s'alignèrent, eux, sur la bureaucratie syndicale péroniste.

Ces différentes tendances trotskystes différaient sans doute sur le point de savoir derrière qui se ranger. Elles avaient au moins un point en commun : leur politique était bien de rechercher le “bon” mouvement à qui il fallait tenter de s'accrocher.

UNE DIFFÉRENCE D'ORIENTATION TOUJOURS ACTUELLE

Il n'y a pas très longtemps, en 1979, le Secrétariat Unifié a décidé qu'il convenait d'accomplir, à l'échelle internationale, ce qu'il a appelé lui-même “un tournant vers la classe ouvrière”. Il est d'abord sans doute inutile de faire remarquer que cette décision en elle-même est un aveu de taille : celui que le S. U. s'était bien détourné de cette classe ouvrière. Et puis, surtout, ce tournant, fait sans critique de toute la politique suivie durant les décennies précédentes, en continuant à la justifier au contraire, ne change pas l'orientation et les méthodes fondamentales du S.U. Expliquer par le fait qu'il y aurait maintenant une nouvelle montée ouvrière (fait à vrai dire qui nous échappe, mais peut-être cela signifie-t-il seulement que les mouvements radicaux de la petite bourgeoisie sont quelque peu retombés à travers le monde ?) ce tournant en revient quand même encore à chercher un milieu privilégié vers lequel diriger l'action militante des groupes du S.U. Cette fois ce milieu est celui des bureaucraties ouvrières, politiques ou syndicales, mais ce n'est toujours pas l'ensemble de la classe ouvrière. Et nous voyons bien, en France, par exemple, que le fossé demeure toujours grand entre la politique de la LCR, ses méthodes et son activité et celles de Lutte Ouvrière.

L'orientation fondamentale de Lutte Ouvrière, n'implique pas seulement une politique différente vis-à-vis des autres couches sociales que le prolétariat. Elle n'implique pas seulement le refus d'investir des forces dans les luttes de ces autres couches sociales, forces qui manqueraient à la tâche de construction de l'organisation dans la classe ouvrière alors que ces luttes ne peuvent pas conduire à avancer d'un pas dans la voie de la révolution prolétarienne, en l'absence de luttes de la classe ouvrière elle­même et en l'absence d'organisations révolutionnaires de cette classe ouvrière. Elle implique aussi une politique différente envers les bureaucraties ouvrières politiques ou syndicales elles-mêmes. Cela apparaît clairement si l'on compare la politique de la LCR et celle de Lutte Ouvrière ces dernières années.

Ainsi, dans les luttes grévistes, Lutte Ouvrière se refuse à considérer les organisations syndicales comme les représentants naturels des travailleurs. Elles ne peuvent pas l'être quand ceux-ci entrent en lutte alors que la politique des directions syndicales vise à entraver sinon empêcher les luttes, même simplement revendicatives et même lorsqu'elles n'ont rien de révolutionnaire.

Le rôle des révolutionnaires n'est déjà pas en temps ordinaire de se limiter à tenter d'influencer les militants et les organisations syndicales dans l'espoir de les pousser du côté de la révolution. En période de lutte, il est encore moins de se maintenir derrière elles, même sous le prétexte de les pousser en avant, mais d'opposer, publiquement, ouvertement, devant l'ensemble des travailleurs, la politique révolutionnaire à la politique réformiste et bureaucratique, et de promouvoir l'organisation démocratique des ouvriers face aux traditionnelles organisations bureaucratiques qui freinent les luttes, ouvertement ou sournoisement. Si Lutte Ouvrière milite pour des comités de grève élus par l'ensemble des grévistes, syndiqués ou non syndiqués, et contrôlés seulement par ces grévistes, alors que la LCR, ne reconnaissant leur utilité qu'en parole, dans la pratique tend à préserver les prérogatives des syndicats, c'est encore là une conséquence directe des orientations fondamentales de chacune des deux organisations.

Et on peut retrouver, parallèlement, la marque de cette orientation fondamentale dans les options prises sur le plan politique. Par exemple, la LCR a fait campagne pour l'unité du Parti Socialiste et du Parti Communiste durant des années, et en particulier après la rupture de fait de l'Union de la Gauche. Lutte Ouvrière s'y est toujours refusée, considérant que, en l'absence de la mobilisation et de l'intervention des travailleurs eux­mêmes, “l'unité ouvrière” ne pouvait être que l'union de deux états-majors politiques bureaucratiques ne pouvant aller qu'à l'encontre des intérêts de la classe ouvrière.

De même, Lutte Ouvrière s'est toujours refusée à laisser entendre, même par ambiguïté ou par omission, que le gouvernement formé par le Parti Socialiste et le Parti Communiste depuis Mai 1981 était en quoi que ce soit ouvrier. Elle a, au contraire de la LCR ou du PCI, toujours affirmé que ce gouvernement était un gouvernement bourgeois comme les autres et que le fait qu'il soit constitué par deux appareils politiques réformistes, dans le cadre de l'Etat bourgeois et sans mobilisation ni intervention directe de la classe ouvrière, ne pouvait pas lui donner la moindre teinture prolétarienne.

Ainsi, depuis les grandes orientations politiques jusqu'aux options mineures et de détail (jusqu'à la participation quelquefois à telle ou telle manifestation par exemple), on pourrait retrouver la marque et les conséquences de deux choix fondamentalement différents.

UNE NÉCESSAIRE INDÉPENDANCE ORGANISATIONNELLE

Ainsi entre Lutte Ouvrière et la LCR, ou si l'on veut le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (mais à vrai dire avec aussi d'autres tendances qui s'opposent au S.U., tel le PCI par exemple), il y a deux orientations bien différentes, qui reposent sur deux choix fondamentaux opposés pour construire le parti ouvrier révolutionnaire. Si nous faisons le bilan de ces deux politiques sur les vingt à trente ans qui viennent de s'écouler, il nous semble que la politique du S.U. n'a nullement fait la preuve de son bien-fondé. Nulle part aucune de ses sections dans le monde -et elles se comptent, paraît-il, par dizaines- n'a réussi à construire un réel parti ouvrier révolutionnaire, ayant de l'influence dans les masses prolétariennes et opprimées, ayant démontré la compétence de sa direction dans des luttes politiques et sociales d'envergure. Et, à l'échelle française, nous pouvons constater qu'aujourd'hui Lutte Ouvrière est une organisation de taille sensiblement égale à la LCR et au PCI, alors que notre courant était au départ, il y a quelque vingt années, un tout petit groupe, plus petit que ceux qui devaient donner naissance au PCI et à la LCR, sans aucune relation internationale et beaucoup moins connu qu'eux dans les milieux politiques de gauche et d'extrême-gauche français.

Mais il est vrai que Lutte Ouvrière ne peut pas davantage que la LCR ou le PCI (malgré le sigle de celui-ci) prétendre à être le parti ouvrier révolutionnaire. Celui-ci est toujours à construire et la preuve de la justesse de notre orientation (ou celle de la LCR ou celle du PCI) est donc encore à faire. Mais c'est pour cela que la fusion de nos deux organisations (ou d'autres encore) n'est pas possible et au fond même pas souhaitable aujourd'hui. Elle n'est pas possible, non pas tant parce que nous avons les uns et les autres certaines analyses politiques qui s'opposent sur les grands problèmes comme sur ceux de détails. Elle n'est pas possible parce que nous avons une orientation générale qui nous amène à des activités, des modes d'apparition et des modes d'action qui s'excluent pour le moment. Tant que la faiblesse du mouvement trotskyste ne lui permettra pas de militer dans toutes les directions mais obligera, qu'on le veuille ou non, à des choix, tant que l'un ou l'autre des groupes n'aura pas renoncé à son orientation ou alors tant que la situation du mouvement trotskyste n'aura pas radicalement changé, les différentes tendances ne pourront qu'exister indépendamment les unes des autres.

La fusion n'est même pas souhaitable dans ces circonstances car il est sans doute bon que les diverses expériences se poursuivent sans entraves jusqu'à ce que l'épreuve des faits ait tranché entre elles. Les camarades de la LCR sont certainement convaincus que la voie qu'ils ont choisie a les meilleures chances de conduire à la réalisation du parti ouvrier révolutionnaire. Nous le sommes pareillement de notre côté. Une fusion aujourd'hui ne permettrait pas d'ajouter des forces pour aller plus fort dans la même direction. Une fusion serait plus sûrement un moyen d'empêcher l'autre d'aller par la voie qu'il entend.

Aujourd'hui, l'indépendance organisationnelle des courants qui défendent des politiques si différentes est un fait parce que c'est une nécessité. En tout cas Lutte Ouvrière a absolument besoin de la sienne. Car nous sommes convaincus que face à l'orientation des autres tendances trotskystes qui risque de conduire à l'opportunisme et à se détourner de la classe ouvrière, il y en a une autre possible. Et que c'est celle-là qui non seulement permet de rester sur le terrain du prolétariat mais, à long terme, de construire le parti ouvrier révolutionnaire.

POUR UNE COLLABORATION A U SEIN D U MOUVEMENT TROTSKYSTE, AU PLAN NATIONAL…

Si, au stade où nous en sommes, l'unité n'est ni possible ni souhaitable, cela ne signifie pas qu'il ne puisse pas y avoir de bons rapports entre les différentes organisations trotskystes au plan national comme les différentes tendances au plan international d'ailleurs, et même collaboration entre elles. D'abord le fait que nous soyons trotskystes, c'est-à-dire que nous nous réclamions de la même tradition du marxisme révolutionnaire, du même programme fondamental et que nous ayons le même but, la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire et d'une internationale, maintient entre nous, malgré les divergences, des liens. Si ce n'est pas possible maintenant, à terme par contre nous savons que nous devrons nous retrouver dans le même parti. Un parti qui d'ailleurs ne sera pas forcément monolithique mais démocratique, dans lequel les tendances s'affronteront, si elles existent, mais en même temps coexisteront parce qu'elles partageront en commun plus de choses et des choses plus fondamentales que celles qui les diviseront. Une telle perspective devrait suffire à amener les différentes organisations à nouer dès maintenant des rapports fraternels. Mais de plus, dès aujourd'hui, ces rapports nous seraient utiles pour poursuivre chacun de notre côté des politiques différentes. Les expériences opposées et même contradictoires que nous menons n'ont rien à craindre mais au contraire tout à gagner d'être confrontées en permanence entre elles et chacune soumise à la critique permanente de la tendance opposée. Enfin, le fait que nous soyons du même côté face à nos ennemis communs, la bourgeoisie d'abord mais aussi les bureaucraties réformistes, social-démocrates ou staliniennes, ou au moins, que nous le voulions ou non, mis dans le même sac par tous ceux-là, devrait suffire à nous amener à nous retrouver au coude à coude et agir en commun en maintes occasions.

De tout cela, Lutte Ouvrière a fait une certaine démonstration ces dernières années avec la Ligue Communiste Révolutionnaire. Les rapports que nous avons entretenus et les liens que nous avons noués avec la LCR ne nous ont certes pas permis de changer la situation objective et d'unir nos deux groupes en une seule organisation. En 1971, une tentative dans ce sens ne dépassa pas la signature d'un protocole d'accord essayant de prévoir par quelles étapes nous pourrions aller vers la fusion. L'unité a achoppé dès la première étape du rapprochement, étape qui prévoyait la publication d'un hebdomadaire commun dans lequel chacune de nos deux organisations aurait exprimé librement ses positions respectives. La Ligue Communiste jugea qu'il n'était pas possible pour elle d'entreprendre même cela. Et sans doute l'échec de cette tentative d'unité démontre simplement ce que nous disions plus haut, qu'elle n'est pas possible au stade actuel. Mais en revanche, nous avons pu avoir avec la LCR, au fil des ans, toute une série d'apparitions et d'interventions communes, notamment dans les élections (un simple accord de répartition des candidatures aux élections législatives de 1973 mais des listes communes aux Européennes de 1979, ainsi qu'aux municipales de 1976 et encore de 1983) mais aussi dans des meetings, dans des manifestations, dans des fêtes même.

Sans empêcher les deux organisations de mener chacune leur politique les rapports que nous avons noués nous ont permis d'apparaître en commun quand il s'est avéré que ce que nous avions à dire était semblable ou en tout cas pouvait être dit ensemble. Nous avons pu alors, montrer d'abord que le mouvement trotskyste et révolutionnaire existe au­delà des clivages de tendances, et sans doute aussi agrandir l'impact que chacune des organisations aurait eu dans ces occasions en agissant seule.

Cette apparition publique commune de nos deux organisations pourrait d'ailleurs, à notre sens, être renforcée encore et rendue plus constante. Nous avons proposé à plusieurs reprises à la LCR de publier un hebdomadaire commun qui permettrait certainement de faire une presse plus riche, mieux informée, meilleure en un mot que les hebdomadaires actuels des deux organisations. Dans cet hebdomadaire, chacune des deux organisations pourrait y exprimer ses analyses et y défendre sa politique. Cette collaboration renforcée, en élargissant l'impact du mouvement trotskyste tout entier, élargirait celui de chacune des organisations, et sans les empêcher en quoi que ce soit de mener leurs activités et leurs politiques propres, créerait aussi les conditions pour que l'action ou l'intervention commune soit réalisée chaque fois qu'elle est possible.

Et plus généralement nous pensons que nous pouvons avoir toute une activité de type propagandiste systématiquement commune, dans les meetings publics par exemple. En matière de propagande, en effet, dans la presse ou dans les meetings, nous pourrions apparaître en commun, même si nous exprimons alors des divergences. C'est dans les luttes ou dans les activités que, lorsqu'il y a des divergences, alors l'intervention de chacune des organisations doit être indépendante. La LCR a jusqu'à maintenant refusé cette proposition d'hebdomadaire commun, n'acceptant que la publication d'un supplément mensuel commun à “Rouge” et “Lutte Ouvrière” qui n'a certes ni la même portée ni le même sens. Notre proposition demeure pourtant.

Et si nous n'avons pas de rapports avec le PCI, ce n'est que parce que l'attitude sectaire de celui-ci les rend complètement impossibles. Il est difficile en effet de collaborer, ou même d'avoir la moindre relation avec un groupe dont les dirigeants n'hésitent pas à calomnier, comme ils le firent en 1973 en accusant la Ligue Communiste et Lutte Ouvrière d'être “propulsées par la bourgeoisie” pour se présenter à des élections législatives… après avoir eux-mêmes négocié avec ces deux organisations, pendant des mois, la possibilité de se présenter ensemble. Ou qui prennent leurs propres engagements tellement peu au sérieux qu'ils n'hésitent pas à les rompre sans explication comme ils le firent encore en juin dernier à propos d'une manifestation projetée en commun par nos trois organisations lors de la venue de Reagan à Paris. Mais il nous souvient que le groupe du PCI, dans d'autres circonstances, plus difficiles pour lui, accepta jadis de collaborer avec Voix Ouvrière dans les années 1959-60. Nous ne perdons donc nullement espoir de le voir revenir à une attitude plus digne, plus saine et plus correcte, quand son absurde triomphalisme actuel lui aura passé ou qu'il aura enfin compris qu'il est vain de croire qu'il sera plus facilement accepté par les dirigeants sociaux-démocrates parce qu'il aura pris davantage de champ d'avec les autres organisations trotskystes.

…ET A L'ÉCHELLE INTERNATIONALE

Les rapports que Lutte Ouvrière s'efforce d'avoir avec la LCR en France pourraient exister aussi au plan international. En tout cas, en ce qui concerne Lutte Ouvrière, elle y est prête, et les imagine fort bien. Bien sûr, surtout dans l'état actuel des organisations trotskystes, il est certainement plus difficile de trouver des occasions d'apparitions communes à l'échelle internationale telles qu'il peut en exister à l'échelle d'un pays. C'est vrai que les élections n'existent pas à cette échelle, mises à part les élections au Parlement européen… Mais ce qui serait possible tout de même c'est une collaboration et des relations qui permettraient d'échanger et de confronter les idées, les analyses, les positions politiques et les critiques mais aussi les expériences des uns et des autres.

C'était le sens de la proposition faite par Lutte Ouvrière dans une adresse au mouvement trotskyste en 1976. Le fait qu'à part celui de quelques petits groupes, notre proposition n'ait pas rencontré d'assentiment, n'a pas permis de lui donner suite ni même de mettre sur pied un cadre de discussion comme nous projetions. C'était d'ailleurs aussi le sens de l'acceptation, dès 1966, par Voix Ouvrière de participer à une conférence internationale organisée par le Comité International sous la direction des groupes français et anglais de l'OCI et de la SLL. Là aussi ce fut la prétention de ces groupes, prétention dont le vide devait être bien démontré par la suite, de se considérer comme l'Internationale plutôt que d'entamer une réelle discussion, qui nous amena à l'abandonner. Car c'est bien là, plus que la difficulté de trouver des occasions d'apparaître en commun, le véritable obstacle à la collaboration et l'établissement de liens entre les différentes tendances trotskystes. Trop d'entre elles se considèrent, sans le dire ou même en le disant, comme la Quatrième Internationale. Même le Secrétariat Unifié ne peut réellement prétendre être ne serait-ce que l'embryon d'une véritable internationale. Ses sections n'ont en aucun point du globe d'influence sur une partie des masses prolétariennes et sa direction n'a en rien fait la preuve de sa compétence, ni en ce qui concerne la construction d'une organisation, ni en ce qui concerne la direction de luttes sociales ou politiques, pour étayer un tant soit peu cette prétention.

Il est sans aucun doute normal que les groupes qui partagent une même orientation générale ou qui ont établi certains rapports de confiance entre eux nouent des relations et même se donnent éventuellement des structures internationales. Mais la prétention du S.U. d'être la Quatrième Internationale qu'il n'est pas, qu'il ne peut être et que nul groupe ne peut être aujourd'hui (il n'est pas le seul à avoir cette prétention, mais le fait que d'autres y prétendent avec encore moins de raisons que lui n'est pas une excuse) constitue un obstacle à ce qui pourrait être fait dès aujourd'hui pour commencer à s'engager dans la voie de la construction de l'internationale. Car une telle prétention écartant du coup tous ceux qui ne l'admettent pas, empêche que se nouent des relations et des liens entre les groupes et les tendances. De plus la prétention du S.U. à être une organisation internationale fonctionnant suivant les règles du centralisme démocratique est en grande partie une fiction, fiction puisqu'il est bien connu que ses plus importantes sections, SWP aux Etats-Unis ou LCR en France, mènent chacune de leur côté des politiques opposées sans reconnaître quelque autorité que ce soit, fiction que le S.U. lui-même reconnaît pour telle parfois, quand il écrivait par exemple dans une lettre à Lutte Ouvrière en date du 9 mars 1976 que ce centralisme démocratique exclut formellement “la possibilité pour des congrès ou des directions internationales de modifier administrativement la composition des directions nationales ou de déterminer la tactique des sections nationales. ” Le S.U. est très probablement bien avisé d'agir ainsi. Mais cette fiction qu'il maintient par ailleurs d'une organisation internationale centralisée et disciplinée est source de confusion. Elle ne fait que contribuer à masquer la situation réelle dans laquelle est le mouvement trotskyste international, et du coup le but à atteindre qui est pourtant bien un parti international de la révolution fonctionnant d'une manière centralisée et démocratique. Mais pour ce faire, il faudra prendre une conscience claire du chemin encore à parcourir et des conditions à remplir, dont l'une au moins est bien l'établissement de rapports de confiance et de sérieux entre les groupes et les tendances. Aucune fiction ne peut aider à cela.

Nous ne sommes pas naïfs. La reconstruction de la Quatrième Internationale suppose certainement bien d'autres choses que l'établissement de relations fraternelles à l'échelle du mouvement trotskyste international. Elle suppose des succès dans l'organisation du parti révolutionnaire et aussi dans la direction de luttes. Mais de telles relations aujourd'hui placeraient cependant le mouvement tout entier en meilleure position et pour entreprendre cette construction dans l'avenir, et peut-être même pour les tâches immédiates qui sont celles de chacune des organisations. C'est pour cela que, sans illusions excessives, mais avec conviction, nous militons pour qu'elles s'établissent. Le mouvement trotskyste existe, faible mais bien vivant, à l'échelle nationale comme à l'échelle internationale. Nous sommes persuadés, parce que le programme trotskyste est le condensé de l'expérience du mouvement ouvrier révolutionnaire, que c'est bien à partir de lui que peuvent être reconstruits des partis ouvriers révolutionnaires et l'internationale. Nous savons aussi que tout reste à faire et qu'il ne suffira pas seulement de la bonne volonté réciproque bien sûr, mais qu'il faudra l'épreuve des faits et des succès qui justifieront certaines orientations et démontreront l'inconsistance d'autres ou même leur nocivité. C'est pour cela que nous sommes les premiers à défendre et à tenir à notre indépendance. Mais nous savons aussi que cela ne devrait pas empêcher des relations, une collaboration même, des différentes organisations qui se réclament du trotskyste, à l'échelle nationale et internationale. Cette collaboration est possible. Nous en donnons un petit exemple avec la Ligue Communiste Révolutionnaire. A cette collaboration, ces relations, Lutte Ouvrière est, pour sa part disposée, à l'échelle nationale comme à l'échelle internationale.

Mai 1983

:: Les révolutionnaires et les syndicats


Un des problèmes majeurs qui se posent aux travail leurs conscients et, par voie de conséquence, aux révolutionnaires est que, dans les pays les plus indus trialisés, les syndicats sont devenus des organismes officiels de plus en plus intégrés à la société bour geoise. Interlocuteurs institutionnalisés de l'Etat et des patrons, ils siègent dans maints comités, conseils, commissions, et autres appendices des Etats, ils sont gestionnaires directs ou associés d'organismes sociaux. Tout ceci leur procure des postes, des moyens, un poids social et des possibilités matérielles qui les rendent de plus en plus indépendants des tra vailleurs et de plus en plus dépendants de la bourgeoi sie et de son Etat.

Quels que soient le nombre de leurs syndiqués, la façon dont sont recueillies les cotisations, les modali tés même du fonctionnement syndical, il y a dans tous les pays, où existe un syndicalisme légal, une constante : les syndicats fonctionnent comme des appareils bureaucratiques ayant leurs propres intérêts, de plus en plus coupés de la base ouvrière, à laquelle les rattachent, seuls, les délégués d'atelier ou d'usine.

Ils sont donc en voie de conséquence devenus les agents de l'Etat bourgeois dans le monde du travail. Cela apparaît de façon claire en période de crise éco nomique : non seulement les syndicats sont incapa­bles d'impulser les combats nécessaires à la défense des travailleurs, mais ils acceptent de fait l'austérité quand il n'en sont pas les propagandistes et les acteurs comme on le voit dans le cas des Etats-Unis où ils ont accepté de signer des accords comportant des baisses des salaires.

Le problème pour les militants révolutionnaires – et ce n'est pas un problème nouveau – est donc de savoir s'il est juste dans ces conditions de militer dans les syndicats, comment et dans quelles perspectives.

Le mouvement trotskyste a répondu à cette ques tion, dès sa création et les réponses font partie de son programme de fondation.

Oui, les militants ouvriers révolutionnaires doivent militer dans les syndicats existants quel que soit leur degré de bureaucratisme et leur politique de collabora tion de classe, afin d'y combattre les vieilles directions conservatrices, qu'elles soient staliniennes, réfor mistes ou chrétiennes. Ils ne doivent pas tourner le dos à la réalité pour se lancer dans la constitution de syn dicats prétendument “révolutionnaires”, condamnés à n'être que des sectes inefficaces et vides. Pour gagner de l'influence sur la classe ouvrière, il faut militer dans les organisations qui ont de l'influence sur elle, préci sément pour tenter d'arracher la classe ouvrière à cette influence conservatrice, démobilisatrice.

Oui, le programme des trotskystes affirme cette nécessité mais il affirme aussi, et c'est complémen taire, la nécessité, pour les révolutionnaires, de créer dans les moments de luttes, où de larges masses de travailleurs sont en mouvement, des organisations autonomes comme les Comités de grève, ou d'usine, capables de représenter, dans le mouvement, la tota­lité des travailleurs en lutte. Nécessité d'autant plus impérative, que les vieux appareils syndicaux conser vateurs s'opposeront à un moment ou à un autre aux travailleurs en lutte, et qu'il sera vital alors pour l'avenir du mouvement engagé que les travailleurs aient leur propre organe de décision et de direction.

C'est sur ce problème que nous nous séparons des autres organisations trotskystes ou plutôt que les autres organisations trotskystes se séparent de leur programme. Car si nous sommes tous d'accord sur la première partie de la réponse – il faut militer dans les syndicats existants – il n'y a guère que notre tendance à militer systématiquement pour que, à chaque fois que des travailleurs entrent sérieusement en lutte, ils se donnent les moyens de participer le plus largement et le plus directement possible à l'organisation et à la direction de leur propre combat, au travers d'Assem­blées générales et d'organismes comme les Comités de grève.

La plupart des organisations trotskystes privilégient le travail syndical, au point d'en faire leur seule forme d'intervention en entreprise. Ils admettent que dans une phase, toujours ultérieure des luttes, les directions syndicales puissent être débordées mais cette phase ne se présente jamais selon eux.

C'est une question de fond. Les révolutionnaires trotskystes ne peuvent pas assimiler la classe ouvrière aux syndicats. Les syndicats sont une formation sociale issue de l'histoire de la société capitaliste, liée à son évolution. La classe ouvrière, elle, demeure pour nous, marxistes, la classe socialement révolutionnaire, celle qui est porteuse d'une autre société. La révolu tion, la transformation sociale de la société, ne se fera pas sans elle, sans sa participation active, consciente, massive, à la gestion de la société, et, dans sa phase transitoire, à la direction de son Etat.

Pour nous, révolutionnaires marxistes, la classe ouvrière est notre classe. La classe ouvrière, aussi diverse, aussi mélangée soit-elle, touchant par ses couches supérieures à la petite bourgeoisie, par ses couches inférieures au lumpenprolétariat, la classe ouvrière, toujours renouvelée, qui rassemble dans les pays impérialistes les émigrés de tous les pays, la classe ouvrière est la seule classe d'avenir. Elle est aujourd'hui trop souvent résignée, victime de préjugés, de l'inculture, mais c'est elle pourtant qui fera la révo lution, elle qui trouve dans ses combats, un courage, un enthousiasme, une générosité, une puissance d'imagination, de décision, de créativité qui bouscule tous les élitismes, toutes les hiérarchies, toutes les valeurs établies de la société bourgeoise.

Ce ne sont pas les syndicats qui feront la révolution. Certes, on peut imaginer que sous l'impact d'un formi dable mouvement de masse, leur appareil et leur direc tion ayant volé en éclats, les militants syndicalistes retrouvent la confiance dans leur classe et participent consciemment à la révolution. Mais cela ne viendra pas des appareils, pas même du travail des révolutionnaires dans les syndicats. Cela viendra du mouvement de masse à condition que les révolutionnaires aient travaillé à ce mouvement.

Tout cela est dans le programme trotskyste, tout cela est dans le programme bolchevique, dans la révo lution russe, la seule révolution ouvrière du monde moderne.

Et c'est pour cela que les militants de notre ten dance, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis, ou aux Antilles ont comme orientation de militer non seule ment dans les syndicats, mais aussi, et en priorité, dans la classe ouvrière tout entière.

Concrètement, notre tendance est à peu près la seule à faire, systématiquement, avec persévérance, un travail de propagande et d'organisation en direction de toute la classe ouvrière et pas seulement en direc tion de la pseudo élite syndicale. Cela passe, aujour d'hui, par l'édition d'une presse politique d'entreprise qui, pour son élaboration, son financement, sa diffu sion, implique la participation de travailleurs prêts à dénoncer l'exploitation, l'arbitraire patronal, la politi que de classe de l'Etat et les compromissions syndicales.

Evidemment pour les militants qui vont mener de front les deux activités, syndicale et politique, cela demande une certaine prudence voire une discrétion certaine. Bien sûr, le travail politique peut parfois gêner ou entraver l'activité syndicale en prêtant le flanc à la répression des bureaucrates. Mais le renon cement est pire quant à ses conséquences que les quelques inconvénients – réels – que notre choix peut avoir. Mais c'est justement ce choix que nous faisons, que l'immense majorité des autres tendances qui se disent trotskystes ne font pas. Et nous sommes conscients d'être en cela les plus fidèles au pro gramme de fondation de la Quatrième Internationale.

Ce choix, cette fidélité passent aussi par une pratique qui privilégie, dans les moments de lutte, la forma tion d'organes autonomes de travailleurs en lutte, les Comités de grève.

Notre solidarité fondamentale est celle qui nous unit à la classe ouvrière, elle va bien au-delà des accords, des alliances, et des compromis que tout militant est amené à conclure dans le milieu syndical et dont, mal­heureusement, beaucoup de militants trotskystes ne savent pas s'échapper, même lorsqu'ils ont le choix entre la solidarité avec les intérêts des travailleurs et la solidarité avec des militants syndicalistes qui soutien nent la politique des bureaucrates”.

:: MARX A ANNENKOV

(Lettre écrite en français)

Bruxelles, [le] 28 décembre 1846


Mon cher M. Annenkov [1],

Vous auriez reçu depuis -longtemps ma réponse à votre lettre du 1er novembre, si mon libraire n'avait pas tardé jusqu'à la semaine passée à m'envoyer le livre de M. Proudhon : Philosophie de la misère [2]. Je l'ai parcouru en deux jours, pour pouvoir vous communiquer tout de suite mon opinion. Comme j'ai lu le livre très rapidement, je ne peux pas entrer dans les détails, je ne peux vous parler que de l'impression générale qu'il a produite sur moi. Si vous le demandez, je pourrai entrer en détail dans une seconde lettre.

Je vous avouerai franchement que je trouve le livre en général mauvais et très mauvais. Vous-même plaisantez dans votre lettre «sur le coin de la philosophie allemande» dont M. Proudhon fait parade dans cet œuvre informe et présomptueuse, mais vous supposez que le développement économique n'a pas été infecté par le poison philosophique. Aussi suis-je très éloigné d'imputer les fautes du développement économique à la philosophie de M. Proudhon. M. Proudhon ne vous donne pas une fausse critique de l'économie politique parce qu'il est possesseur d'une philosophie ridicule, mais il vous donne une philosophie ridicule parce qu'il n'a pas compris l'état social actuel dans son engrènement, pour user d'un mot que M. Proudhon emprunte à Fourier comme beaucoup d'autres choses.

Pourquoi M. Proudhon parle-t-il de dieu, de la raison universelle, de la raison impersonnelle de l'humanité qui ne se trompe jamais, qui a été, de tout temps, égale à elle-même, dont il faut avoir seulement la conscience juste pour se trouver dans le vrai ? Pourquoi fait-il du faible hégélianisme, pour se poser comme esprit fort ?

Lui-même, il vous donne la clé de l'énigme. M. Proudhon voit dans l'histoire une certaine série de développements sociaux ; il trouve le progrès réalisé dans l'histoire ; il trouve enfin que les hommes, pris comme individus, ne savaient pas ce qu'ils faisaient, qu'ils se trompaient sur leur propre mouvement c'est-à-dire que leur développement social paraît à la première vue chose distincte, séparée, indépendante de leur développe ment individuel. Il ne sait pas expliquer ces faits et l'hypothèse de la raison universelle, qui se manifeste, est toute trouvée. Rien de plus facile que d'inventer des causes mystiques, c'est-à-dire des phrases, où le sens commun fait défaut.

Mais M. Proudhon, en avouant qu'il ne comprend rien au développement historique de l'humanité - et il l'avoue lorsqu'il se sert des mots sonores de raison universelle, dieu, etc. - n'avoue-t-il pas, implicitement et nécessairement, qu'il est incapable de comprendre des développements économiques !

Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l'action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes, et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile, et vous aurez tel Etat politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. Voilà ce que M. Proudhon ne comprendra jamais, car il croit faire grande chose, quand il appelle3[3] de l'État à la société civile, c'est-à-dire du résumé officiel de la société à la société officielle.

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives - qui sont la base de toute leur histoire - car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l'énergie pratique des hommes, mais cette énergie elle-même est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est le produit de la génération antérieure. Par ce simple fait que toute génération postérieure trouve des forces productives acquises par la génération antérieure, qui servent à elle comme matière première de nouvelle production, il se forme une connexité dans l'histoire des hommes, il se forme une histoire de l'humanité, qui est d'autant plus l'histoire de l'humanité que les forces productives des hommes et en conséquence leurs rapports sociaux ont grandi. Conséquence nécessaire: l'histoire sociale des hommes n'est jamais que l'histoire de leur développement individuel, soit qu'ils en aient la conscience, soit qu'ils ne l'aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous leurs rapports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.

M. Proudhon confond les idées et les choses. Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privés du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. - Je prends le mot commerce ici dans le sens le plus général, comme nous disons en allemand: Verkehr. Par exemple: le privilège, l'institution des jurandes et des corporations, le régime réglementaire du moyen âge, étaient des relations sociales, qui seules correspondaient aux forces productives acquises et à l'état social préexistant, duquel ces institutions étaient sorties. Sous la protection du régime corporatif et réglementaire, les capitaux s'étaient accumulés, un commerce maritime s'était développé, des colonies avaient été fondées -et les hommes auraient perdu les fruits mêmes, s'ils avaient voulu conserver les formes, sous la protection desquelles ces fruits avaient mûri. Aussi y avait-il deux coups de tonnerre: la révolution de 1640 et celle de 1688. Toutes les anciennes formes économiques, les relations sociales qui leur correspondaient, l'état politique qui était l'expression officielle de l'ancienne société civile furent brisés en Angleterre. Ainsi les formes économiques, sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et, avec le mode de production, ils changent tous les rapports économiques, qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé.

C'est ce que M. Proudhon n'a pas compris, encore moins démontré. M. Proudhon, incapable de suivre le mouvement réel de l'histoire, vous donne une phantasmagorie qui a la présomption d'être une phantasmagorie dialectique. Il ne sent pas le besoin de vous parler des xviie, xviiie et xix siècles, car son histoire se passe dans le milieu nébuleux de l'imagination et s'élève hautement au-dessus des temps et des lieux. En un mot, c'est vieillerie hégélienne, ce n'est pas une histoire : ce n'est pas une histoire profane - histoire des hommes - c'est une histoire sacrée - histoire des idées. Dans sa manière de voir, l'homme n'est que l'instrument dont l'idée ou la raison éternelle lait usage pour se développer. Les évolutions dont parle M. Proudhon sont censées être les évolutions telles qu'elles se passent dans le sein mystique de l'idée absolue. Si vous déchirez le rideau de ce langage mystique, ceci vient à dire que M. Proudhon vous donne l'ordre dans lequel les catégories économiques se rangent dans l'intérieur de sa tête. Il ne me faudra beaucoup d'effort de vous donner la preuve que cet arrangement est l'arrangement d'une tête très désordonnée [4].

M. Proudhon a ouvert son livre avec une dissertation sur la valeur, qui est son dada. Pour cette fois, je n'entrerai pas dans l'examen de cette dissertation.

La série des évolutions économiques de la raison éternelle commence avec la division du travail. Pour M. Proudhon, la division du travail est chose toute simple. Mais le régime des castes n'était-il pas une certaine division du travail ? Et le régime des corporations n'était-il pas une autre division du travail ? Et la division du travail du régime manufacturier qui commence au milieu du XVIIe siècle et finit dans la dernière partie du xviiie siècle en Angleterre, n'est-elle pas aussi totalement distincte de la division du travail de la grande industrie, de l'industrie moderne ?

M. Proudhon se trouve si peu dans le vrai qu'il néglige ce que font même les économistes profanes. Pour vous parler de la division du travail, il n'a pas besoin de vous parler du marché du monde. Eh bien! la division du travail dans le xive et XVe siècle, où il n'y avait pas encore de colonies, où l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, où l'Asie orientale n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, ne devait-elle pas se distinguer de fond en comble de la division du travail du XVIIe siècle, qui avait des colonies déjà développées ?

Ce n'est pas tout. Toute l'organisation intérieure des peuples, toutes leurs relations internationales, sont-ils autre chose que l'expression d'une certaine division du travail? et ne doivent-ils [5] pas changer avec le changement de la division du travail?

M. Proudhon a si peu compris la question de la division du travail qu'il ne vous parle pas même de la séparation de la ville et de la campagne, qui, par exemple en Allemagne, s'est effectuée du IXe au XIIe siècle. Ainsi pour M. Proudhon, cette séparation doit être loi éternelle, parce qu'il ne connaît ni son origine, ni son développement. Il vous parlera dans tout son livre que comme si cette création d'un certain mode de production durerait [6] jusqu'à la fin des jours. Tout ce que M. Proudhon vous dit de la division du travail n'est qu'un résumé, et de plus, un résumé très superficiel, très incomplet de ce qu'avaient dit avant lui Adam Smith et mille autres.

La deuxième évolution sont les machines. La connexité entre la division du travail et les machines est toute mystique chez M. Proudhon. Chacun des modes de la division du travail avait des instruments de production spécifiques. Par exemple, du milieu du xviie jusqu'au milieu du xviiie siècle, les hommes ne faisaient pas tout avec la main. Ils possédaient des instruments et des instruments très compliqués, comme les métiers, les navires, les leviers, etc., etc.

Ainsi, rien de plus ridicule que de faire découler les machines comme conséquence de la division du travail en général.

Je vous dirai encore en passant que M. Proudhon, comme il n'a pas compris l'origine historique des machines, a encore moins compris leur développement. Jusqu'à l'an 1825 - époque de la première crise universelle - vous pouvez dire que les besoins de la consommation en général allaient plus vite que la production et que le développement des machines était la conséquence forcée des besoins du marché. Depuis 1825, l'invention et l'application des machines n'est que le résultat de la guerre entre les maîtres et les ouvriers. Encore ceci n'est-il pas vrai [7] que pour l'Angleterre. Quant aux nations européennes, elles ont été forcées d'appliquer les machines par la concurrence que les Anglais leur faisaient, tant sur leur propre marché que sur le marché du monde. Enfin, quant à l'Amérique du Nord, l'introduction des machines était amenée et par la concurrence avec les autres peuples et par la rareté des mains, c'est-à-dire par la disproportion entre la population et les besoins industriels de l'Amérique du Nord. De ces faits, vous pouvez conclure quelle sagacité M. Proudhon développe, en conjurant le fantôme de la concurrence comme troisième évolution, comme antithèse des machines !

Enfin, en général, c'est une vraie absurdité que de faire des machines une catégorie économique à côté de la division du travail, de la concurrence, du crédit, etc.

La machine n'est plus [8] une catégorie économique que le bœuf qui traîne la charrue. L'application actuelle des machines est une des relations de notre régime économique actuel, mais le mode d’exploiter les machines est tout à fait distinct des machines elles-mêmes. La poudre reste la même, que vous vous en serviez pour blesser un homme, ou pour panser les plaies du blessé.

M. Proudhon se surpasse lui-même, lorsqu'il fait grandir dans l'intérieur de sa tête la concurrence, le monopole, l'impôt ou la police, la balance du commerce, le crédit, la propriété, dans l'ordre que je cite. Presque toutes les institutions du crédit étaient développées en Angleterre au commencement du xviiie siècle avant l'invention des machines. Le crédit public n'était qu'une nouvelle manière d'élever l'impôt et de suffire aux nouveaux besoins créés par l'avènement de la classe bourgeoise au gouvernement. Enfin, la propriété forme la dernière catégorie dans le système de M. Proudhon. Dans le monde réel, au contraire, la division du travail et toutes les autres catégories de M. Proudhon sont des relations sociales, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle actuellement la propriété; la propriété bourgeoise n'est rien, en dehors de ces relations, qu'une illusion métaphysique ou juridique. La propriété d'une autre époque, la propriété féodale se développe dans une série de relations sociales entièrement différentes. M. Proudhon, en établissant la propriété comme une relation indépendante, commet plus qu'une faute de méthode: il prouve clairement qu'il n'a pas saisi le lien qui rattache toutes les formes de la production bourgeoise, qu'il n'a pas compris le caractère historique et transitoire des formes de la production dans une époque déterminée. M. Proudhon, qui ne voit pas dans nos institutions sociales des produits historiques, qui ne comprend ni leur origine, ni leur développement, ne peut en faire qu'une critique dogmatique.

Aussi M. Proudhon est-il forcé de recourir à une fiction pour vous expliquer le développement. Il s'imagine que la division du travail, le crédit, les machines, etc., que tout a été inventé au service de son idée fixe, de l'idée de l'égalité. Son explication est d'une naïveté sublime. On a inventé ces choses pour l'égalité, mais malheureusement elles se sont tournées contre l'égalité. C'est là tout son raisonnement. C'est-à-dire: il fait une supposition gratuite, et parce que le développement réel et sa fiction se contredisent sur chaque pas, il en conclut qu'il y a contradiction. Il vous dissimule qu'il y a seulement contradiction entre ses idées fixes et le mouvement réel.

Ainsi M. Proudhon, principalement par défaut de connaissances historiques, n'a pas vu: que les hommes, en développant leurs facultés productives, c'est-à-dire en vivant, développent certains rapports entre eux, et que le mode de ces rapporta change nécessairement avec la modification et l'accroissement de ces facultés productives. Il n'a pas vu que les catégories économiques ne sont que des abstractions de ces rapports réels, qu'elles ne sont des vérités que pour autant que ces rapports subsistent. Ainsi il tombe dans l'erreur des économistes bourgeois qui voient dans ces catégories économiques des lois éternelles et non des lois historiques, qui ne sont des lois que pour un certain déve loppement historique, pour un développement déterminé des forces productives. Ainsi, au lieu de considérer les catégories politico-économiques comme des abstractions faites [9], des rela tions sociales réelles, transitoires, historiques, M. Proudhon, par une inversion mystique, ne voit dans les rapports réels que des incorporations [10] de ces abstractions. Ces abstractions elles-mêmes sont des formules qui ont sommeillé dans le sein de Dieu père depuis le commencement du monde.

Mais ici, ce bon M. Proudhon tombe dans de grandes convulsions intellectuelles. Si toutes ces catégories sont des émanations du coeur de Dieu, si elles sont la vie cachée et éternelle des hommes, comment se fait-il, premièrement qu'il y ait développement, et deuxièmement que M. Proudhon ne soit pas conservateur ? Il vous explique ces contradictions évidentes par un ;système entier [11] de l'antagonisme.

Pour éclaircir ce système d'antagonisme, prenons un exemple.

Le monopole est bon, car c'est une catégorie économique, donc une émanation de Dieu. La concurrence est bonne, car c'est aussi une catégorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du monopole et la réalité de la concurrence. Ce qui est encore pire, c'est que le monopole et la concurrence se dévorent mutuellement. Que doit-on y faire ? Parce que ces deux pensées éternelles de Dieu se contredisent, il lui paraît évident qu'il y a dans le sein de Dieu également une synthèse entre ces deux pensées, dans laquelle les maux du monopole sont équilibrés par la concurrence et vice versa. La lutte entre les deux idées aura pour effet de n'en faire ressortir que le beau côté. Il faut arracher à Dieu cette pensée secrète, ensuite l'appliquer, et tout sera pour le mieux; il faut révéler la formule synthétique cachée dans la nuit de la raison impersonnelle de l'humanité. M. Proudhon n'hésite pas un seul moment de se faire révélateur.

Mais jetez* un( moment votre regard sur la vie réelle. Dans la vie économique actuelle, vous ne trouvez non seulement [12] la concurrence et le monopole, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une formule, mais un mouvement, lie monopole produit la concurrence; la concurrence produit le monopole. Pourtant cette équation, loin de lever les difficultés de la situation actuelle, comme se l'imaginent les économistes bourgeois, a pour résultat une situation plus difficile et plus embrouillée. Ainsi, en changeant la base sur laquelle se fondent les rapports économiques actuels, en anéantissant le mode actuel de production, vous anéantissez non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur unité, leur synthèse, le mouvement qui est l'équilibration réelle de la concurrence et du monopole.

Maintenant, je vais vous donner un exemple de la dialectique de M. Proudhon.

La liberté et l'esclavage forment un antagonisme. Je n'ai pas besoin de parler ni des bons ni des mauvais côtés de la liberté. Quant à l'esclavage, je n'ai pas besoin de parler de ses mauvais côtés. La seule chose qu'il faut expliquer, c'est le beau côté de l'esclavage. Il ne s'agit pas de l'esclavage indirect, de l'esclavage du prolétaire, il s'agit de l'esclavage direct, de l'esclavage des Noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.

L'esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel, aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle [13]. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l'ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l'esclavage, l'Amérique du Nord, le peuple le plus progressif, se transformerait en un pays patriarcal. Rayez seulement l'Amérique du Nord de la carte des peuples et vous aurez l'anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation modernes. Mais faire disparaître l'esclavage, ce serait rayer l'Amérique de la carte des peuples. Aussi l'esclavage, parce qu'il est une catégorie économique, se trouve depuis le commencement du monde chez tous les peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'esclavage chez-eux-mêmes et l'importer ouvertement au Nouveau Monde. Comment s'y prendra ce bon M. Proudhon après ces réflexions sur l'esclavage ? Il cherchera la synthèse de la liberté et de l'esclavage, le vrai juste milieu, autrement dit : l'équilibre de l'esclavage et de la liberté.

M. Proudhon a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie; et le grand mérite d'avoir compris si peu de chose ! Ce que M. Proudhon n'a pas compris, c'est que les hommes, selon leurs facultés, produisent aussi les relations sociales, dans lesquelles ils produisent le drap et la toile. Encore moins M. Proudhon a-t-il compris que les hommes, qui produisent les relations sociales conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les idées, les catégories, c'est-à-dire les expressions abstraites idéelles de ces mêmes relations sociales. Ainsi les catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. Pour M. Proudhon, tout au contraire, la cause primitive, ce sont les abstractions, les catégories. Selon lui, ce sont elles et non pas les hommes qui produisent l'histoire. L'abstraction, la catégorie prise comme telle, c'est-à-dire séparée des hommes et de leur action matérielle, est naturellement immortelle, inaltérable, impassible; elle n'est qu'un être de la raison pure, ce qui veut dire seulement que l'abstraction prise comme telle est abstraite. Tautologie admirable!

Aussi les relations économiques, vues sous la forme des catégories, sont pour M. Proudhon des formules éternelles, qui n'ont ni origine ni progrès.

Parlons d'une autre manière : M. Proudhon n'affirme pas directement que la vie bourgeoise est pour lui une vérité éternelle : il le dit indirectement, en divinisant les catégories qui expriment les rapports bourgeois sous la forme de la pensée. Il prend les produits de la société bourgeoise pour des êtres spontanés doués d'une vie propre, éternels, dès qu'ils se présentent à lui sous la forme de catégories, de pensée. Ainsi il ne s'élève pas au-dessus de l'horizon bourgeois. Parce qu'il opère sur les pensées bourgeoises en les supposant éternellement vraies, il cherche la synthèse de ces pensées, leur équilibre et ne voit pas que leur mode actuel de s'équilibrer est le seul mode possible.

Réellement, il fait ce que font tous les bons bourgeois. Tous ils vous disent que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c'est-à-dire pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu'ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences ' funestes de la concurrence. Tous ils veulent l'impossible, c'est-à-dire les conditions de la vie bourgeoise sans les conséquences nécessaires de ces conditions. Tous ils ne comprennent pas que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transitoire, tout aussi bien que l'était la forme féodale. Cette erreur vient de ce que, pour eux, l'homme-bourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu'ils ne se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d'être bourgeois.

M. Proudhon est donc nécessairement doctrinaire. Le mouvement historique qui bouleverse le monde actuel se résout pour lui dans le problème de découvrir le juste équilibre, la synthèse de deux pensées bourgeoises. Ainsi, à force de subtilité, le garçon adroit découvre la pensée cachée de Dieu, l'unité des deux pensées isolées qui sont seulement deux pensées isolées, parce que M. Proudhon les a isolées de la vie pratique, de la production actuelle, qui est la combinaison des réalités qu'elles expriment. A la place du grand mouvement historique, qui naît du conflit entre les forces productives des hommes déjà acquises et leurs rapports sociaux, qui ne correspondent plus à ces forces productives; à la place des guerres terribles qui se préparent entre les différentes classes d'une nation, entre les différentes nations ; à la place de l'action pratique et violente des masses, qui seule pourra résoudre ces collisions [14]; à la place de ce mouvement vaste, prolongé et compliqué, M. Proudhon met le mouvement cacadauphin [15] de sa tête. Ainsi ce sont les savants, les hommes capables de surprendre à Dieu sa pensée intime, qui font l'histoire. Le menu peuple n'a qu'à appliquer leurs révélations. Vous comprenez maintenant pourquoi M. Proudhon est ennemi déclaré de tout mouvement politique. La solution des problèmes actuels ne consiste pas pour lui dans l'action publique, mais dans les rotations dialectiques de sa tête. Parce que pour lui les catégories sont les forces motrices, il ne faut pas changer la vie pratique pour changer les catégories. Tout au contraire : il faut changer les catégories et le changement de la société réelle en sera la conséquence.

Dans son désir de concilier les contradictions, M. Proudhon ne se demande pas si la base même de ces contradictions ne doit être renversée. Il ressemble en tout au doctrinaire politique, qui veut le roi et la Chambre des députés et la Chambre des pairs, comme parties intégrantes de la vie sociale, comme catégories éternelles. Seulement il cherche une nouvelle formule pour équilibrer ces pouvoirs (dont l'équilibre consiste précisément dans le mouvement actuel, où l'un de ces pouvoirs est tantôt le vainqueur, tantôt l'esclave de l'autre). C'est ainsi que dans le xviiie siècle, une foule de têtes médiocres étaient occupées de trouver la vraie formule pour équilibrer les ordres sociaux, la noblesse, le roi, les parlements, etc., et le lendemain, il n'y avait plus ni roi, ni parlement, ni noblesse. Le juste équilibre entre cet antagonisme était le bouleversement de toutes les relations sociales, qui servaient de base à ces existences féodales et à l'antagonisme de ces existences féodales.

Parce que M. Proudhon pose, d'un côté, les idées éternelles, les catégories de la raison pure, de l'autre côté, les hommes et leur vie pratique, qui est selon lui l'application de ces catégories, vous trouvez chez lui, dès le commencement, dualisme entre la vie et les idées, entre l'âme et le corps - dualisme qui se répète sous beaucoup de formes. Vous voyez maintenant que cet antagonisme n'est que l'incapacité de M. Proudhon de comprendre l'origine et l'histoire profane des catégories qu'il divinise. Ma lettre est déjà trop longue pour parler encore du procès ridicule que M. Proudhon fait au communisme. Pour le moment, vous m'accorderez qu'un homme qui n'a pas compris l'état actuel de la société doit encore moins comprendre le mouvement qui tend à le renverser et les expressions littéraires de ce mouvement révolutionnaire.

Le seul point dans lequel je suis parfaitement d'accord avec M. Proudhon est son dégoût pour la sensiblerie socialiste. Avant lui, j'ai provoqué beaucoup d'inimitiés par le persiflage du socialisme moutonnier, sentimental, utopiste. Mais M. Proudhon ne se fait-il pas des illusions étranges en opposant sa sentimentalité de petit bourgeois, je veux dire ses déclamations sur le ménage, l'amour conjugal et toutes ces banalités, à la sentimentalité socialiste, qui est, par exemple chez Fourier, beaucoup plus profonde que les platitudes présomptueuses de notre bon Proudhon ? Lui-même, il sent si bien la nullité de ses raisons, son incapacité complète de parler de ces choses-là, qu'il se jette à corps perdu dans les fureurs, les exclamations, les irae hominis probi [colères de l'homme honnête], qu'il écume, qu'il jure, qu'il dénonce, qu'il crie à 1'infamie, à la peste, qu'il se frappe la poitrine et se glorifie, devant Dieu et les hommes, d'être pur des infamies socialistes! Il ne raille pas en critique les sentimentalités socialistes, ou ce qu'il prend pour sentimentalités. Il excommunie en saint, en pape, les pauvres pécheurs et chante les gloires de la petite bourgeoisie et des misérables illusions amoureuses, patriarcales du foyer domestique. Et ce n'est rien d'accidentel. M. Proudhon est de la tête aux pieds, philosophe, économiste de la petite bourgeoisie. Le petit bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état [16], se fait d'une part socialiste, de l'autre part économiste, c'est-à-dire il est ébloui de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante, dans le for intérieur de sa conscience, d'être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la prétention de se distinguer du juste-milieu. Un tel petit bourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction sociale mise en action. Il doit justifier par la théorie ce qu'il est en pratique, et M. Proudhon a le mérite d'être l'interprète scientifique de la petite bourgeoisie française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite bourgeoisie sera partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparent.

J'aurais voulu pouvoir vous envoyer avec cette lettre mon livre sur l'économie politique, mais jusqu'à présent il m'a été impossible de laisser [17] imprimer cet ouvrage et les critiques des philosophes et socialistes allemands, dont je vous ai parlé à Bruxelles18 [18]. Vous ne croirez jamais quelles difficultés une telle publication rencontre en Allemagne, d'une part de la police, d'autre part des libraires, qui sont eux-mêmes les représentants intéressés de toutes les tendances que j'attaque. Et quant à notre propre parti, il est non seulement pauvre, mais une grande fraction du parti communiste allemand m'en veut parce que je m'oppose à ses utopies et à ses déclamations.

P. S. - Vous me demanderez pourquoi je vous écris en mauvais français, au lieu d'écrire en bon allemand: c'est parce que j'ai affaire à un auteur français.

Vous m'obligerez beaucoup en ne retardant pas trop long temps votre réponse, afin que je sache si vous m'avez compris sous cette enveloppe d'un français barbare.



[1] Cette lettre, rédigée tout entière en français, date certainement de 1846. Adressée à Annenkov, journaliste libéral russe, elle a été publiée dans le tome III de l'ouvrage: M. Stassoulévitch et ses contemporains, Saint-Pétersbourg, 1912. Elle a été reproduite dans Le Mouvement socialiste, n°8 249-260, mars-avril 1913. Nous en avons conservé, sans les modifier, les particularités stylistiques dont certaines pourront surprendre le lecteur

[2] F.-J. proudhon : Système de contradictions économiques ou Philo­sophie de la misère, Paris, 1846.

[3] Lire: quand il en appelle à la société civile contre l'État.

[4] Lire : pas beaucoup d'effort pour.

[5] Ici, comme dans toute cette lettre, nous avons conservé le style et l'orthographe du texte original. (Lire: elles.)

[6] Lire: il vous parle toujours ... comme si cette création ... devait durer ...

[7] Lire : n'est-il vrai que.

[8] Lire : pas plus.

[9] Lire: déduites.

[10] Lire: incarnations.

[11] Lire: tout un système

[12] Lire : pas seulement.

[13] Lire: mécanique

[14] Lire: conflits.

[15] Terme bizarre. Sans doute faut-il entendre « peu intéressant, peu ragoûtant ». ,

[16] C'est-à-dire, comme conséquence nécessaire de sa situation sociale.

[17] Germanisme. Il faut lire : faire. Marx a traduit lassen par son autre sens: laisser.

[18] Allusion à la Critique de la politique et de l'économie politique (Manuscrits de 1844) d'une part, à L'Idéologie allemande d'autre part.

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